Un projet né d’une ambition européenne
L’EPR est le fruit d’une coopération franco-allemande initiée dans les années 1990 entre Framatome (aujourd’hui Orano/Framatome) et Siemens. L’objectif était de concevoir un réacteur plus sûr et plus puissant que ceux existants, afin de concurrencer les modèles américains et russes.
La France a choisi le site de Flamanville, déjà équipé de deux réacteurs de 1 300 MW mis en service en 1985 et 1986. La construction du troisième réacteur (Flamanville 3) a officiellement démarré en décembre 2007.
Un chantier marqué par les retards
Prévu pour durer 5 ans, le chantier en comptera finalement près de 17. Les causes des retards sont multiples :
- Problèmes de conception et de conformité des équipements.
- Soudures défectueuses sur le circuit secondaire.
- Retards liés à la réglementation post-Fukushima.
- Crise de compétences dans la filière nucléaire.
Résultat : la mise en service, initialement prévue en 2012, a été reportée plus de dix fois. EDF annonce désormais une production d’électricité à partir de 2024-2025.
Explosion des coûts
Le budget initial était de 3,3 milliards €. En 2024, il dépasse les 13,2 milliards €, soit un quadruplement. Cette dérive s’explique par :
- Les surcoûts liés aux corrections techniques.
- L’allongement du chantier (plus de 15 ans supplémentaires).
- L’augmentation générale des prix des matériaux et de la main-d’œuvre.
Le coût du MWh produit par l’EPR de Flamanville est estimé à 110-120 €/MWh, bien au-dessus des 40-60 €/MWh du parc nucléaire actuel, mais proche du coût de l’éolien offshore de nouvelle génération.
Un réacteur de haute technologie
L’EPR de Flamanville doit néanmoins apporter plusieurs avancées :
- Puissance accrue : 1 650 MW, contre 1 300 à 1 450 MW pour les réacteurs existants.
- Sécurité renforcée : double enceinte de confinement, récupérateur de corium (cuve de protection en cas de fusion du cœur).
- Efficacité : rendement supérieur (36 % contre 33 % auparavant).
- Durée de vie prévue : au moins 60 ans.
La turbine Arabelle, construite par General Electric à Belfort, est la plus grande au monde, capable de générer à elle seule plus de 1 750 MW.
L’impact local et national
À Flamanville, le chantier a mobilisé jusqu’à 3 000 ouvriers simultanément, représentant un investissement massif pour la région Normandie. L’arrivée de l’EPR devrait sécuriser l’emploi sur le site nucléaire pour plusieurs décennies.
Au niveau national, Flamanville 3 servira de vitrine pour les futurs projets EPR2. EDF espère capitaliser sur les enseignements de ce chantier pour réduire les coûts et les délais des prochains réacteurs.
Les comparaisons internationales
- Olkiluoto 3 (Finlande) : mis en service en 2023, après 18 ans de travaux, pour un coût de près de 11 milliards €.
- Taishan 1 et 2 (Chine) : premiers EPR opérationnels (2018 et 2019), avec des coûts maîtrisés et une mise en service rapide (10 ans environ).
- Hinkley Point C (Royaume-Uni) : deux EPR en construction, budget estimé à 33 milliards £, mise en service prévue pour 2027-2029.
Ces comparaisons montrent que Flamanville n’est pas un cas isolé : les premiers exemplaires d’une nouvelle technologie nucléaire connaissent presque toujours des difficultés.
Perspectives et enjeux
La réussite du démarrage de Flamanville est stratégique pour EDF et pour la crédibilité du nucléaire français :
- Crédibilité industrielle : prouver que la France maîtrise encore la construction de grands réacteurs.
- Transition énergétique : disposer d’une capacité pilotable bas-carbone de 13 TWh/an.
- Confiance politique : conditionner les décisions d’investir dans 6 EPR2 supplémentaires.
Toute défaillance majeure aurait un impact direct sur les projets futurs, alors que la France a besoin d’un signal fort pour relancer sa filière nucléaire.
L’EPR de Flamanville est à la fois une prouesse technologique et un symbole des difficultés de la filière nucléaire française. Retards, surcoûts et critiques ont terni son image, mais sa mise en service constituera une étape majeure pour la transition énergétique nationale. Si ce chantier hors norme a révélé les faiblesses de la filière, il offre aussi des leçons précieuses pour l’avenir des EPR2 et pour l’exportation du savoir-faire français.
